En France, l’autorisation de créer une installation nucléaire est délivrée sans limitation de durée. Toutefois, lors de leur conception, une hypothèse de 40 années de fonctionnement avait été retenue.[1]

Tous les 10 ans un réexamen approfondi de l’installation, appelé « réexamen périodique », permet d’évaluer les conditions de la poursuite de fonctionnement de l’installation pour les 10 ans suivant.[1]

Au-delà de 40 ans, Sortir du Nucléaire parle d’« échéance critique à partir de laquelle les risques de rupture de la cuve s’accroissent dangereusement ».[4]

Au terme d’une instruction entamée en 2013[3], l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a annoncé, le 25 février 2021, la poursuite dans certaines conditions, des 32 plus anciens réacteurs de 900 MW (mégawatt) qui équipent 8 des 18 centrales nucléaires en fonctionnement du parc français pour 10 ans de plus (voir 20 ans).[1]

  • Bugey (Ain) => 4 réacteurs
  • Blayais (Gironde) => 4 réacteurs
  • Chinon (Indre-et-Loire) => 4 réacteurs
  • Cruas (Ardèche) => 4 réacteurs
  • Dampierre (Loiret) => 4 réacteurs
  • Gravelines (Nord) => 6 réacteurs
  • Saint-Laurent (Loir-et-Cher) => 2 réacteurs
  • Tricastin (Drôme) => 4 réacteurs

Le 4ème « réexamen périodique » validera l’autorisation de la poursuite au-delà de 40 ans si les exigences de l’ASN sont respectées. Pour cela chaque réacteur devra :

  • être conforme au référentiel de sûreté
  • réaliser les mesures « post-Fukushima » définies après la 3ème visite décennale
  • améliorer son dispositif de sûreté afin de le rapprocher de celui de l’EPR[12]

Un document très intéressant en date du 7 janvier 2021, réalisé par Bernard Laponche, physicien nucléaire, ancien du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives et cofondateur de l’association de scientifiques Global Chance, analyse le cas de la centrale de Tricastin, dont le réacteur n°1 a été le premier à effectuer sa 4ème visite décennale (VD4) de juillet à décembre 2019. Cette centrale a connu un séisme de magnitude 5, en août 2020, provoqué par la réactivation de la faille de La Rouvière, considérée comme inactive. Il dresse un récapitulatif des différents incidents.[13]


Les conditions

EDF devra améliorer la sûreté de ses réacteurs en réalisant une série de tests et de travaux.[2] L’ensemble des réacteurs feront également l’objet de préconisations individuelles.

Les améliorations prévues dans les années à venir :

  • Réduire les conséquences des accidents graves avec une fusion du cœur du réacteur.[2]
  • Renforcer la protection des installations face aux agressions externes, notamment les séismes, inondations, chaleur extrême… et internes, comme les incendies…, des phénomènes peu pris en compte il y a 40 ans.[2][3]
  • Renforcer la protection des « piscines » de refroidissement, où sont entreposés les combustibles usés.[2]
  • Effectuer des travaux pour que la radioactivité reste confinée à l’intérieur de l’enceinte en cas d’accident.[2]
  • La dalle de béton des enceintes de confinement doit être épaissie pour éviter la pollution des nappes phréatiques.[3]
  • Mise en œuvre d’un « système de refroidissement diversifié ».[3]

Les Inquiétudes

  • Difficultés financière importante d’EDF

Julien Collet, directeur général adjoint de l’ASN, s’inquiète de la capacité d’EDF d’assurer ces chantiers colossaux, alors que l’entreprise fait face à des difficultés économiques importantes !?![3]


  • De nombreux incidents liés à une mauvaise maintenance des installations

Bernard Laponche, s’inquiète de la capacité d’EDF a assurer dans les temps ces améliorations nécessaires à la sûreté. Pour lui, une fermeture anticipée de certains réacteurs permettrait d’assurer le bon fonctionnement des autres.[7]

Sortir du Nucléaire rappelle la découverte régulière d’incidents de « non-tenue au séisme » et s’inquiète face à EDF qui « ne parvient déjà pas à assurer une maintenance correcte de ses installations »

Voir la carte de France du risque sismique et des anomalies en lien répertoriées récemment sur les réacteurs nucléaires

Le dernier rapport de l’ASN montre que les 32 réacteurs ne sont pas en bon état, « la rigueur d’exploitation des centrales d’EDF est en recul », le nombre d’événements significatifs « augmente régulièrement depuis plusieurs années ».[7]

Il existe un problème important sur les diesels de secours chargés de prendre le relais en cas de rupture de l’alimentation électrique ===> des « corrosions remettent en cause la capacité des matériels à fonctionner dans certaines situations, notamment en cas de séisme.« , expliquait Adrien Manchon, de l’ASN.[11] « L’ASN parle d’une anomalie générique – c’est-à-dire qui peut concerner tous les réacteurs –, du mauvais état ou de mauvais montage des ancrages de ces systèmes. Or, si le diesel qui assure l’alimentation en électricité ne démarre pas, c’est l’accident grave».[7]

L’ACRO l’Association pour le Contrôle de la Radiocativité dans l’Ouest avait dénoncé l’absence « de suivi rigoureux sur ces installations« . Pour d’autres cela proviendrait du vieillissement de la centrale, EDF estime que les « opérations de rénovation » permettront de « pouvoir produire pendant de nombreuses années« .[11]

Autre problème important la corrosion des tuyauteries ===> « lié à des défauts de maintenances ».[7]

En janvier 2020, Bernard Doroszczukle, président de l’ASN, rappelle la nécessité d’un « ressaisissement collectif pour maintenir les compétences-clés », « au-delà de la perte d’expérience, les contrôles réalisés par l’ASN et le plan d’action contre les irrégularités ont confirmé un besoin de renforcement des compétences et un manque de rigueur professionnelle de certains acteurs »

Il constate de nombreux problèmes chez plusieurs sous-traitants importants d’EDF, comme des «écarts de qualité» (différence entre ce qui était prévu dans le cahier des charges et la réalisation concrète) en particulier chez Framatome[9], fabricant des composants essentiels au bon fonctionnement des centrales.

Il constate un « manque de rigueur » qui « ne datent pas d’aujourd’hui » concernant « la surveillance des activités » par l’exploitant, EDF a la responsabilité de s’assurer que les opérations sont faites en respectant les règles de sûreté fixées par la réglementation et l’ASN. Les problèmes « les plus significatifs concernent la mise en place des procédés industriels qui exigent une qualification préalable pour être correctement maîtrisé».

En février 2021, Bernard Doroszczuk constate des amélioration chez EDF, il précise que l’ASN prend ses décisions uniquement en fonction de la sûreté. « En rien les besoins en production d’électricité actuels ou futurs n’ont pesé ».[10]


  • Les exigences de sûreté ont été allégé par l’ASN

Charlotte Mijeon, porte-parole du réseau Sortir du nucléaire déclare « Les exigences de sûreté sont tirées vers le bas pour s’adapter aux capacités industrielles d’EDF. Et l’ASN a accepté le principe d’un phasage des travaux ; certains seront réalisés alors que les réacteurs auront 47 ou 48 ans. L’échéance des 40 ans ne veut plus rien dire ! ».[3]

Certaines prescriptions ont été repoussé de plusieurs années par l’ASN, comme la mise en œuvre de dispositions jugées nécessaires pour la sécurité des piscines d’entreposage du combustible, repoussée de 5 ans. Pour la centrale de Chinon, ces travaux ont été repoussée de 2024-2031 à 2029-2036. L’ASN justifie les délais par la prise en compte de « la capacité du tissu industriel à les réaliser avec le niveau de qualité attendu, ainsi que de la nécessaire formation associée des opérateurs ».»[4]

Un certain nombre de mesures post-Fukushima, pourra être réalisée jusqu’à 5 ans (voir 6 ans) après la 4ème visite décennale, soit à 42 ans en moyenne, la fin des travaux aurait lieu à près de 47 ans de fonctionnement.[4]


  • Les travaux seront-ils réalisés un jour ?

Sortir du Nucléaire s’interroge, « Avec un processus autorisant des travaux aussi tardifs, tout laisse à croire que certains pourraient ne jamais être réalisés. Le retard déjà pris dans la réalisation des mesures post-Fukushima l’illustre bien.[6] EDF engagerait-elle des transformations longues et coûteuses pour des réacteurs promis à la fermeture quelques années après ? Entre difficultés industrielles, volonté de réduire les coûts et pratique du fait accompli, ne risque-t-elle pas plutôt d’effectuer des travaux au rabais, voire de les repousser pour finalement demander à en être dispensée, comme elle l’a déjà fait par le passé[5] ? Ou encore, si ces travaux sont effectivement réalisés, ne risque-t-elle pas de tirer prétexte de leur amortissement pour imposer la prolongation de réacteurs à bout de souffle ?»[4]


  • La lettre adressée par l’ASN à EDF

Changement de cap, au lieu d’appliquer aux centrales nucléaires de plus de 40 ans les mêmes exigences qu’à la dernière génération de réacteurs, il suffit maintenant de les « rapprocher » de ce niveau de sûreté.

L’ASN évoque le fait de « réduire le risque d’accident avec fusion du cœur » et d’en « limiter les conséquences », supposant qu’un tel accident est possible.[4]


  • Une prolongation prévue depuis quelques années

« Depuis 2016, EDF considère comme acquis que les réacteurs du parc nucléaire français fonctionneront jusqu’à 50 ans, voire même jusqu’à 60 ans. Le gouvernement a entériné ce souhait dans la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie, qui prévoit que quasiment tous les réacteurs – y compris ceux destinés à être arrêtés d’ici à 2035 – iraient jusqu’aux 50 ans de fonctionnement. »[4]


  • Phase de vieillissement inconnue

Les opposants au nucléaire comme Greenpeace demande une fermeture des centrales anciennes dont nous ignorons la façon dont un vieillissement peut les atteindre.[2]


  • La décision de l’ASN survient seulement 1 mois après la consultation publique

« Ce délai très court confirme que cette consultation était de pure forme. Des demandes spécifiques visant à améliorer la sécurité et la sûreté des réacteurs, formulées par des ONG ou des experts indépendants, n’ont pas été prises en compte. » déclare Greenpeace.[3]

Depuis juin 2020, la France compte 56 réacteurs nucléaires répartis dans 18 centrales,[8] elle prévoit une baisse de 70 % à 50% d’électricité d’origine nucléaire à l’horizon 2035, ce qui correspond à la fermeture de 12 réacteurs. Toutefois, la France hésite à relancer un nouveau programme de construction de réacteurs[10]. Elle prépare également un nouveau Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR) pour 2021-2025.[15]

Entre les multiples retards de maintenance des équipements accentués par l’épidémie, la mauvaise gestion des déchets, la « régression dans la prise en compte de la radioprotection des travailleurs »[14], les risques de séismes, etc… Les multiples défaillances des centrales nucléaires restent des problématiques fortes de notre fonctionnement actuel.[14]

Sources :

[1] https://www.asn.fr/Informer/Actualites/La-poursuite-de-fonctionnement-des-reacteurs-de-900-MWe-au-dela-de-40-ans

[2] https://www.huffingtonpost.fr/entry/les-plus-vieux-reacteurs-nucleaires-francais-pourront-etre-prolonges-de-40-a-50-ans_fr_6037654bc5b67259f893d6d6

[3] https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/25/l-autorite-de-surete-nucleaire-autorise-la-poursuite-du-fonctionnement-des-plus-vieux-reacteurs-nucleaires-francais_6071140_3244.html

[4] https://www.sortirdunucleaire.org/Prolongation-du-fonctionnement-des-reacteurs-de

Carte de France du risque sismique et des anomalies en lien répertoriées récemment sur les réacteurs nucléaires https://www.sortirdunucleaire.org/Surete-des-installations-francaises-et-si-la

[5] En 2012, l’ASN avait imposé à EDF la mise en place de diesels d’ultime secours sur tout le parc. EDF a finalement obtenu que Fessenheim en soit dispensée, alors même que ce dispositif reste nécessaire plusieurs années après sa fermeture.

[6] https://www.irsn.fr/FR/expertise/avis/2021/Documents/janvier/Avis-IRSN-2021-00001.pdf

[7] https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/01/22/nucleaire-on-demande-a-une-personne-malade-de-courir-un-marathon_6067145_3244.html

[8] https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_réacteurs_nucléaires_en_France

[9] https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/01/09/nucleaire-quand-edf-prefere-passer-commande-chez-mitsubishi-plutot-qu-a-sa-propre-filiale_5406779_3234.html

[10] https://www.lepoint.fr/environnement/nucleaire-les-plus-vieux-reacteurs-francais-vont-jouer-les-prolongations-25-02-2021-2415452_1927.php

[11] https://france3-regions.francetvinfo.fr/normandie/manche/flamanville/maintenance-suspendue-cause-du-coronavirus-centrale-flamanville-ne-redemarrera-qu-automne-1821830.html

[12] https://www.greenpeace.fr/la-surete-de-la-centrale-du-tricastin-a-laube-de-sa-4e-visite-decennale/

[13] https://cdn.greenpeace.fr/site/uploads/2021/01/Expertise-S%C3%BBret%C3%A9-Tricastin-Bernard-Laponche-20210107.pdf

[14] https://www.capital.fr/entreprises-marches/lasn-critique-edf-le-nucleaire-confronte-a-des-defis-importants-1391505

[15] https://pngmdr.debatpublic.fr/

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